Il y a plus de 20 ans, pour l'étudiante 'naïve' en première année que j'étais, le cours de psychosocio était sans doute le plus intéressant, et le recit de l'expérience dite de "Soumission à l'Autorité" de Stanley Milgram reste gravé dans ma mémoire.

D'abord évidemment par son enseignement sur la façon dont le contexte est un (voire le) déterminant majeur de nombreux comportements humains, bien plus que des dispositions internes, individuelles dites de personnalité. Ensuite par le lien explicitement fait par Milgram (du fait de son histoire familiale) entre les résultats de ses travaux et les évènements tragiques de la 2nde guerre mondiale, et plus largement la question de ce qui peut amener n'importe quel être humain 'lambda' à torturer voire tuer son prochain si le contexte s'y prête. En l'occurence lorsqu'une autorité, ici scientifique, perçue comme légitime et assumant toute la responsabilité, demande à un individu de prendre part à une expérience décrite comme importante pour la Science et recquierant sa collaboration. Loin d'être des psychopathes sans coeur, les individus exécutent avec un très grand inconfort la tâche demandée (infliger des chocs électriques douloureux à autrui), mais 65 % d'entre eux vont jusqu'au bout de l'expérience, alors qu'ils peuvent penser que les chocs ont pu tuer le cobaye.

Les expériences de psychosociologie comme celle de Milgram ont forcément fait polémique à l'époque, et seraient difficilement reproductibles de nos jours, car elles posent la question éthique de la manipulation des sujets. En cela, et par leur portée politique, elles parlent aussi d'une époque foisonnante dans le domaine de la recherche en psychologie, dont sont issus de nouveaux courants cliniques et psychothérapeutiques, alternatifs aux  anciennes théories psychanalytiques, et basés sur les découvertes expérimentales sociologiques, systémiques, neuropsychologiques, etc. Il y avait tout à inventer et un monde à refaire dans les années 60/70 !

C'est de cela dont parle ce film, qui donc rien que pour cette raison mérite d'être vu. Mais le sujet réel du film ce n'est pas tant l'expérience que l'expérimentateur (d'où le titre). Le narrateur est Milgram lui-même, incarné par P. Sarsgaard, que j'ai trouvé charismatique même si paradoxalement enfermé dans le rôle d'un personnage froid, obsessionnel, qui explique face caméra de façon tout à fait factuelle ses travaux, son histoire, sans que l'on parvienne à percer la carapace du chercheur pour y trouver l'être humain ou ses motivation profondes. Il n'est pas non plus franchement antipathique, il est ... neutre, comme tout bon chercheur. Son épouse est jouée par Winona Ryder, elle l'accompagne dans ses recherches et bien sûr sa vie personnelle, introduisant un tiers dans cette histoire, qui permet de mettre en parallèle la relation très froide du chercheur envers les sujets de ses expériences, et la relation avec sa propre femme qui semble "faire partie" du dispositif de sa vie, et qui mènera jusqu'au bout cette "expérience" personnelle recquiérant sa présence... Milgram n'est donc jamais rien d'autre qu'un chercheur, tout le temps, il observe, note cliniquement. Il ne s'embarasse à l'évidence d'aucune émotion superflue et n'a que peu d'empathie envers ses cobayes ou le reste de l'humanité d'ailleurs. Et on se dit bien entendu que si le contexte avait été différent, peut-être aurait-il pu être un de ces scientifiques nazis infligeant des traitements inhumains sans sourciller, pour faire "avancer la connaissance". On pourrait aussi envisager un profil de type "autisme de haut niveau", qui laisserait à tort supposer une froideur émotionnelle par manque de capacité à communiquer et interagir socialement..? Ce serait paradoxal pour un psychosociologue... Bien entendu je n'ai aucune idée sur la véracité du portait psychologique de ce chercheur tel que nous le propose M. Almereyda.

Des décors statiques comme une pièce de théâtre, photographiques, volontairement "faux" comme dans les vieux films où les scènes en voiture étaient tournées sur un fond rajouté ensuite, alternent avec des huits clos parfois bavards et quelques images d'archives. Le dispositif est déroutant mais original, il donne une touche surranée, comme si la forme se voulait raccord avec l'époque où se déroule l'action et son contenu "expérimental", où tout n'est que décor et contexte. C'est un parti pris esthétique que j'ai trouvé très intéressant. C'est un film labellisé "Sundance", proposant plusieurs niveaux de lecture, assez exigeant sur le fond comme sur la forme, mais sans aucun doute déroutant, comme en témoignent les critiques très diverses.

En tout cas si vous avez l'occasion de le voir, vos avis m'intéressent comme toujours ;)